Cet entretien entre le Dr Jean-Marc Mantel et la revue 3ème millénaire a été réalisé en octobre-novembre 2002. Nous remercions la revue Troisième Millénaire d'avoir autorisé la publication de cet entretien sur notre site, et vous invitons à vous reporter à leur numéro de mars 2003, consacré tout entier au thème de "Prière et Méditation".
JMM - Prière et méditation sont les deux faces d’une même médaille. Elles trouvent toutes deux leur source dans le silence qui précède la pensée.
La prière est chargée d’une intention. Elle est nourrie par la croyance que le prieur et le prié sont séparés.
La méditation est libre d’intention. Elle est une expression naturelle du silence, et ne se réfère ni à un méditant, ni à un objet de méditation.
Prier et méditer sont des actions qui sont toutes deux maintenues par la croyance d’être quelqu’un. Sans un quelqu’un qui prie et qui médite, que reste-t-il de la prière et de la méditation ?
La réponse à cette question ne peut être trouvée dans le mental pensant. Elle se recueille, comme le suc d’une fleur, en la laissant agir, infuser, et éveiller la conscience de la dimension non-mentale de l’être.
Le moi, en tant que personne, a toujours une main prête à saisir, cachée derrière les actions altruistes. Le moi, en tant que conscience, n’est rien d’autre que présence. La présence n’a rien à saisir, car elle est ce vers quoi tend toute saisie. Elle est à la fois le sujet et l'objet, ce qui saisit et ce qui est saisi. Le parfum du silence rayonne lorsque l'intention s'éteint.
Troisième Millénaire - L'intention peut-elle être abandonnée ?
JMM - Tout effort d'abandonner l'intention est également le reflet d'une intention. La non-intention ne peut être provoquée. Elle est le fruit d'une élimination, et non d'une accumulation. Elle se révèle dans la vision que vous êtes ce que vous cherchez. Cette compréhension, en devenant vivante, rend caduque toute velléïté de saisie, de contrôle. L'objet de saisie n'est rien d'autre que vous-même. La non-intention est ainsi la traduction d'une liberté d'être, qui n'est pas une liberté d'action, mais une liberté par rapport à l'identification à l'acteur et à l'action.
Troisième Millénaire - Ma situation, dans le quotidien, est celle d'un prisonnier : je suis identifié à mes désirs, à ma négativité, à mes illusions, fussent-elles spirituelles. Tel est, si l'on peut dire, le lot quotidien de l'homme ordinaire. Mais que dire à un chercheur de vérité, dans ses premiers pas, quand il constate que le silence qui parfois se révèle en lui ne cesse d'être recouvert par le bruit de ses associations de pensée et d'une « vie » intérieure tumultueuse ? Cette découverte va générer mécaniquement en lui l'impulsion de faire quelque chose. Que peut-il alors faire ?
JMM - Le désir de faire appartient au cercle sans fin de la peur, dans lequel l'objet de la peur n'est pas différent de celui qui a peur. Le sujet et l'objet de la peur sont les deux faces d'un même moi qui lutte pour sa survie. Voyez sur le vif, dans l'instant, les identifications et projections. Lorsque l'agitation est contemplée par un regard libre du refus et de la complicité, elle se résorbe dans la silencieuse tranquillité. Il ne s'agit pas là d'une action, mais d'une résorption. Cette résorption est passive par l'absence d'un vouloir, mais active par la présence de la conscience. C'est en fait la vision qui est libératrice, mais non pas l'action.
Troisième Millénaire - Dans l'identification et la crispation de l’ego concomittante, peut-on voir sur le vif, dans l'instant ? L'agitation, la peur, sont bien rarement contemplées, mais plutôt subies. L'absence d’un « vouloir » semble n’être qu’exception dans la quotidienneté de notre mécanicité. Être ouvert à la Présence de la Conscience continuellement est-il possible ?
JMM - La vision est toujours présente. Elle est l'arrière-plan de toute perception. Lors de la réaction émotionnelle et de l'identification à l'objet, la conscience de la vision est temporairement obscurcie, comme le silence du fond de la mer qui est inaudible lorsque l'attention est fixée sur le bruit des vagues. Cette conscience de la conscience s'affirme lorsque les objets perdent leur pouvoir d'attraction. Ce lâcher n'est pas le fruit de la volonté, mais de la vision que le bonheur recherché ne se trouve pas dans l'objet. L'objet n'est en fait pas différent de vous-même. Il est le bonheur projeté. Mais il n'est pas le bonheur. Cette présence de la conscience dont vous parlez se découvre ainsi dans l'élimination, mais non dans l'accumulation. C'est par l'élimination de ce que vous croyez être que ce que vous êtes se révèle. Il en est de même pour le couteau du sculpteur qui ne crée pas la sculpture, mais élimine ce qui la masque.
A la manière du silence de la mer qui s'entend au mieux lorsque la vague réintègre l'océan, dans cet instant qui sépare la fin d'une vague et la naissance d'une autre, la conscience témoin se découvre au décours de l'émotion, lorsque la réaction meurt et que l'émotion réintègre la beauté dont elle est issue. L'esprit est alors silencieux et la lumière d'être luit.
Troisième Millénaire - Nombre de Traditions insistent sur la nécessité de la pratique : pratique de la prière ou pratique de la méditation. Une telle pratique a pour objet de préparer le terrain intérieur, permettre une « désintoxication » de ce que l’on croit être - l'élimination dont vous parlez -, et une ouverture à ce qui est au-delà de la personne conditionnée. Une telle pratique, qui nécessairement commence dans la dualité, peut-elle servir de béquille pour que se découvre l'arrière-plan, la « conscience-témoin » ? Une pratique à finalité spirituelle est-elle nécessaire ? Souhaitable ? Dans quelle perspective et suivant quelles modalités ?
JMM - Toute pratique nécessite un pratiquant. Le dilemme de la pratique est qu'il n'existe pas de pratiquant. Le pratiquant est la pensée "Je" qui se superpose à l'action. A l'instant de l'action, il n'y a pas d'acteur. Le vécu est purement non-duel. L'acteur apparaît en même temps que la pensée "j'agis". Il en est de même pour la pratique spirituelle. Le fait que le corps s'immobilise et les yeux se ferment n'est pas en soi la méditation. Mais ce mouvement est l'expression de la méditation. C'est la méditation qui l'inspire. La tendance à la dispersion attire des mesures destinées à la réduire. Ce n'est que lorsque l'eau se calme que le fond du lac apparaît. Ce n'est que dans le silence de l'esprit que sa nature apparaît. Toutes les approches qui invitent le silence sont en fait l'expression de la méditation qui immerge le moi personnel dans l'immensité sans limite de la conscience. Tôt ou tard, le méditant est absorbé dans la méditation. Il est méditation. Vouloir méditer est en fait le signe de la méditation qui se substitue à l'agitation. Le parfum du silence s'impose comme plénitude sans cause. Ne pas vouloir méditer est aussi un vouloir. Tout vouloir pointe vers le non-vouloir. En se retournant vers l'objet véritable du désir, le moi se noie dans le Soi, sujet connaissant, liberté présente, et indivisible présence.