RELATION ET NON-RELATION
DEUX, UN, RIEN
Un entretien réalisé par l'équipe de la revue Troisième Millénaire,
paru dans le numéro de juin 2006, et publié ici avec leur aimable autorisation.
Les relations humaines consistent le plus souvent à considérer l’autre comme un objet : objet de désir, objet de plaisir ou de répulsion. L’autre n’est vu qu’au travers d’une image posée a-priori, naviguant souterrainement en soi, de façon inconsciente. Ainsi les relations humaines restent-elles des relations d’ego à ego, non vues et non investiguées. Peut-il y avoir une relation juste ? Comment celle-ci peut-elle être possible ?
Effectivement, du point de vue du moi, le monde est un ennemi s'opposant à mes désirs, mes besoins et mes aspirations. Les relations sont basées sur une friction perpétuelle, qui nourrit le sens de l'individualité.
Lorsque la nécessité d'une compréhension de soi-même s'impose, ces mêmes frictions, qui étaient perçues comme des manifestations douloureuses à éliminer en agissant sur le contexte, deviennent des sources d'enseignement. Elles reflètent avec exactitude les attachements multiples de la personnalité, et sont ainsi l'occasion d'une objectivation, suivie d'un relâchement.
Les interactions relationnelles sont une merveilleuse opportunité de voir ce qui ne veut pas être vu, et d'abandonner ce qui rend la vie pesante et douloureuse.
Dans cette optique, chaque situation et chaque réaction soulevées par l'interaction deviennent enseignement.
Cette observation attentive des mécanismes du moi qui sépare et projette est essentielle. C'est elle qui va permettre, au moment venu, la réalisation que ce qui est vu n'est pas cela qui voit. Une distanciation survient. Le moi est perçu, mais le réflexe d'identification n'est plus nourri. Il s'éteint alors au rythme qui est le sien.
Lorsque le silence de la conscience est habité, c'est à partir de lui que les interactions se font. Par lui-même, le silence n'interagit pas, mais il contient la totalité des interactions. Le moi et l'autre sont englobés dans une présence qui n'est ni l'un, ni l'autre.
L'amour, dont l'expression était inhibée par l'identification au moi contracté, peut s'exprimer alors sans contrainte. Il est impersonnel, car sans forme, mais utilise la forme de la personnalité, comme outil d'expression. Le corps-mental tout entier est ainsi une continuité de l'amour qui l'habite.
Tu soulèves avec beaucoup de pertinence la question de l’amour, dans une perspective véritablement non-duelle. Nous connaissons tous des personnes qui ont prétendu s’aimer pour finir par se déchirer : qui a aimé, et qui en vient à éprouver de la haine pour la même personne ? Ces questions, comme tu le précises, ne peuvent trouver de réponse que dans le cadre d’une observation de notre fonctionnement psychologique, pour mener au moins vers la découverte de ce que n’est pas l’amour ! Mais comment observer ? Qu’est-ce que cette observation à laquelle tu te réfères ?
Le regard d'arrière-plan est l'unique réalité de ce que je suis, de ce que vous êtes. C'est en lui qu'apparaissent les frictions entre les moi(s) et leur résolution. De ce fait, ce que je suis est totalement libre de conflit, immuable dans sa nature, et intemporel.
Lorsque nous sommes identifiés au moi et au corps, la peur est présente, et déforme la vie relationnelle. Les besoins divers de la personnalité, tous basés sur une nécessité de reconnaissance, ponctuent le jeu des interactions, et maintiennent une tension incompatible avec une qualité d'amour. Bien sûr, on peut dire que ces frictions d'ego ne sont là que pour permettre à la conscience d'arrière-plan de se révéler, comme le bris de la coquille met à nu le jaune de l'œuf. Mais, à ce niveau, il n'y a pas d'échappatoire au conflit, car l'idée d'être un moi est déjà un conflit.
La conscience, dans son unité, est sans conflit. Je suis, ainsi, sans conflit, je étant conscience. C'est en moi que les moi(s) naissent et meurent, mais, dans ma nature, je suis sans moi.
L'observation, tôt ou tard, se retourne vers cela qui observe, et est, à l'instant, conscience. Les tentatives d'observer appartiennent au moi, mais l'observation elle-même est une manifestation de la conscience, libre à tout jamais de l'observateur et de l'observé.
Dans ce que je suis, il n'y a pas de relation, mais seulement unité. La relation implique le deux, l'être ne connaît que le un.
Plutôt que l'unité de la conscience, c'est bien plutôt sa fragmentation qui est expérimentée. Celle-ci, et les frictions d'ego qui en résultent, se manifestent par des tensions corporelles, parfois très subtiles, des émotions et des associations de pensées colorées bien souvent négativement. L'idée de l'observation est bien souvent comprise comme ne concernant que le mental. Or, les noeuds psychiques s'incarnent dans le corps, et c'est par eux que la fragmentation intérieure cherche à se maintenir. Un retour à la sensibilité corporelle peut-elle être un support à la dé-couverte de l'arrière-plan silencieux ? Concrètement, de quelle façon ?
Se mettre à l'écoute des sensations corporelles signifie les laisser se dévoiler dans l'espace de l'écoute, sans aucune forme de pression. Cette écoute attentive, sans tension, permet à la sensation de trouver sa dimension, et ainsi de se révéler. Cette qualité d'écoute a la particularité d'affirmer en vous le sens du témoin détaché. Vous vous expérimentez comme étant le contenant de la sensation, qui est contenue en vous. Cette expérience est centrale, puisqu'elle est de la nature même de la conscience, sujet qui n'est pas objet. Vous ne pouvez vous percevoir de la même façon que vous percevez une sensation, mais vous vous savez être, de la même façon que vous savez avoir des yeux sans pour autant pouvoir les voir.
En approfondissant cette écoute libre du moi, les sensations se libèrent complètement, dans leur émergence et leur disparition. Elles vont et viennent, mais vous n'y allez, ni ne venez. Vous goûtez alors la liberté par rapport à ce qui est perçu et l'évidence que le mouvement ne concerne pas ce que vous êtes, mais ce qui est perçu en vous. Le mouvement se déroule ainsi en vous, mais vous en êtes libre.
Vous pouvez vous désigner par le terme "silencieux", car aucune pensée n'existe en vous, bien que le mouvement des pensées se produise en vous. Le mot silence vient donc affirmer la nature de ce que vous êtes, en notant qu'un mot n'a de valeur que par son pouvoir d'évocation. Le silence, lorsqu'il est prononcé, vous renvoie au silence que vous êtes, silence non objectif, puisque non perçu à la manière d'une sensation, mais purement subjectif, sujet de toute perception.
Ce silence si particulier que je perçois est ainsi, en potentialité, percevable par chacun. Ceci signifierait-il qu'une relation juste, donc non perturbée par une attente ou une projection mentale, ne peut se tenir que dans cette qualité de silence intérieur ?
Le silence objectif, perceptible, est une absence de pensées. Le silence subjectif en est son connaisseur. Leur relation est identique à celle qui unit la lune à sa réflexion dans une flaque d'eau, qui disparaît sous l'impact du pied sans pour autant affecter la lune elle-même.
Lorsque l'esprit est établi dans le silence subjectif, nature de l'être sans pensée, sans tourment et sans remous, le moi, lorsqu'il se manifeste, apparaît comme un jaillissement du silence. Il se déploie dans le temps et dans l'espace, et crée l'autre dans son prolongement. Quand cette compréhension est établie dans le vécu et l'expérience, elle est l'arrière-plan de la totalité de la vie manifestée, incluant la vie relationnelle. Le silence est alors l'unique réalité, qui se rencontre et fait écho à elle-même, sous des formes et des expressions multiples. Les moi(s) qui se déploient, se frottent et se frictionnent, sont autant de coques qui se brisent et s'émiettent pour révéler le chant du silence. La vie relationnelle, imprégnée par cette réalité, devient une musique, qui s'affine et s'égrène au gré des nécessités du monde. Elle n'affecte en rien le silence dont elle provient, et se résorbe en lui dès que son utilité n'est plus.
Merci pour votre écoute.