Là où la pensée n'est pas

Richard Mondet & Jean-Marc Mantel  


Un texte écrit à l'intention de la revue Recto-Verseau,
numéro de décembre 2006 consacré au thème "Le pouvoir de la pensée"

 

Jean-Marc - La pensée a la particularité de créer des formes. Lorsque nous pensons à quelqu'un, sa forme apparaît dans notre esprit. Il en est de même pour les circonstances et situations. Lorsque nous y pensons, des formes qui les représentent apparaissent dans l'esprit, et nous entrons en relation avec ces formes comme si elles étaient la réalité en soi.

La forme princeps est la pensée moi. C'est elle que l'on pourrait nommer la pensée originelle. Cette pensée moi contient un aperçu instantané de ce que nous pensons être, à savoir le corps, la personnalité et tous les conditionnements qui s'y rattachent.

Une pensée en tant que forme est une image figée d'une réalité qui ne peut être fixée, étant constamment mouvante. La pensée d'une rivière n'est qu'une représentation de la rivière, mais n'a pas le pouvoir de mouiller. La pensée d'un bijou n'est qu'une représentation du bijou, mais ne peut être portée. La pensée d'une personne n'est que la représentation d'une personne, mais ne peut être touchée.

La pensée a donc un pouvoir de représentation, mais n'est pas en soi la réalité de ce qu'elle représente.

Vient ensuite la relation qui s'installe avec cette forme.

La pensée moi émerge dans l'esprit. Je me confonds avec elle. Je suis cela. Dans cette fusion et confusion, j'oublie la réalité de ce que je suis. J'oublie que je suis le substratum dans laquelle la pensée émerge. J'oublie que sans moi en tant que conscience, la pensée ne pourrait apparaître, de la même manière que la lettre ne peut se former sans support sur quoi s'apposer.

Aussi subtiles et raffinées que soient les pensées, elles dépendent toutes d'un support pour pouvoir exister.

Ce support est souvent nommé conscience, mais la pensée de ce que la conscience peut être n'est pas la conscience elle-même, puisque cette pensée émerge dans la conscience qui la supporte.

La conscience a la particularité de ne pas avoir d'autre support qu'elle-même. On peut la dire sans support, car elle supporte la totalité de la manifestation, sans pour autant avoir besoin de support pour elle-même.

Connaissance concrète, connaissance abstraite. La connaissance concrète concerne le monde manifesté, incluant le mental dans toutes ses expressions. La connaissance abstraite concerne le support en lequel le monde apparaît.

Les pensées ont un pouvoir d'expression. La pensée d'un parfum s'accompagne d'une sensation, une odeur qui lui est associée. La pensée est ainsi rattachée à la mémoire. La pensée est mémoire. Imaginez un instant être absolument sans mémoire, aussi vide que peut l'être le vide absolu ou bien la manière dont on se le représente. Dans ce vide absolu, la pensée ne trouve nul aliment pour se constituer. Sans aliment, elle ne peut naître. Sans naissance, elle n'est pas.

Cette expérience du vide absolu est goûtée lorsque l'esprit est silencieux, que ce soit un silence de survenue spontanée ou bien un silence induit par l'abandon du bruit, le bruit désignant ici l'agitation mentale.

Lorsque notre esprit est vide de contenu, il est aussi vide de pensée, et vide de mémoire. Et pourtant, sans pensée et sans mémoire, le sentiment d'être est toujours présent. L'indéniable pouvoir de l'être, qui n'a pas besoin d'être pensé pour être, qui n'a pas besoin d'être représenté pour s'affirmer.

La nature de notre être est ainsi libre, aussi paisible et silencieuse que la profondeur de la mer, aussi pleine et dense que l'eau condensée.

La pensée a le pouvoir de ramener la conscience à sa nature propre. En suivant le fil de la pensée, se découvre l'espace de conscience qui la contient. C'est vers lui que se dirige toute quête et c'est en lui que se résout toute quête. Inutile donc de se perdre dans le dédale des pensées pour que l'attention puisse se retourner vers là d'où elle vient.

Rendons donc hommage à la rayonnante non-pensée, qui rend caduque tout effort de penser et libère de l'entrave que la pensée représente, dès lors qu'elle est confondue avec la réalité.

Richard - Il n'est pas clair pour moi que la pensée moi soit la forme princeps, ou pensée originelle. Je ne suis pas sûr que la pensée d'une personne, d'une circonstance ou d'une situation, prenne toujours sa source dans la pensée moi. Diriez-vous que toute pensée non fonctionnelle prend sa source dans la pensée moi, ou s'y réfère nécessairement ? Voulez-vous dire que cette pensée moi est à la racine de toutes les autres ?

Jean-Marc – Examinons attentivement le contenu de la pensée. Prenons par exemple : « moi, j'aime ceci », « j'espère obtenir cela », « je n'aurais pas du faire ceci ». Ce sont des exemples courants dans lesquels le personnage moi-je, exprimé sous la forme du pronom « je », est toujours impliqué. Prenons maintenant des pensées d'ordre général, altruiste ou universel : « le monde est tel qu'il est », « il est dans un état bien catastrophique », « les hommes pourraient se comporter autrement », « la terre est un paradis ». Voyez que dans ce second type d'exemples, bien que le personnage moi-je n'est pas prononcé, il est présent en arrière-plan, puisque ces points de vue se réfèrent à une opinion, un jugement, puisant dans le contenu de la mémoire du personnage. Imaginez que vous n'avez plus de mémoire. Tout en étant ce que vous êtes, être-présence, parfaitement libre de forme, les opinions ne peuvent plus être formulées. Vous êtes alors sans opinion. Par nature, être est sans opinion, c'est-à-dire que l'expérience désignée par le mot « être » est libre de pensée.

On peut ainsi différencier la pensée élaborée directement à partir du concept moi-je, la pensée universelle qui se réfère à la mémoire de moi-je, et l'absence de pensée qui pointe vers la nature non mentale de l'être. Sans idée ou pensée « moi-je », il n'est pas possible d'élaborer une pensée sur le monde ou l'univers, puisque ces derniers se réfèrent à moi, connaisseur du monde conceptualisé par la pensée. La pensée « moi-je », qu'elle soit apparente ou latente, peut être ainsi considérée comme la pensée-racine.

Richard  - Dans les exemples où les mots "je " et "moi" sont exprimés, la pensée moi apparaît clairement. Dans les exemples d'ordre plus général, cette pensée moi est moins évidente. Quand j'ouvre le journal, j'ai l'impression de faire un constat en disant que "le monde est dans un état bien catastrophique" et que 'les hommes pourraient se comporter autrement' ; je n'ai pas l'impression d'émettre une opinion. Pourtant, dire que l'état du monde est catastrophique sous-entend que, selon moi, il devrait ou pourrait être autrement. De même, dire que 'la terre est un paradis' suppose que, selon moi, la terre est comme elle doit être, correspond à l'idée que je me fais du paradis.

Ce que je crois comprendre dans ce que vous dites, c'est que même quand le mot "je" n'est pas prononcé, toute opinion se réfère à une idée de comment les choses devraient être ou ne devraient pas être. Et cette idée appartient à une mémoire, à une pensée qui est forcément conditionnée par mon histoire personnelle, par mon passé particulier, par mes attentes. Cela voudrait dire que tant que la perception d'une situation n'est pas conceptualisée, il n'y a pas de moi, il y a seulement "être", et dès qu'un concept apparaît au sujet de la situation, un moi apparaît, même s'il n'est pas exprimé, ou déguisé sous l'expression "on peut voir que le monde est dans un état catastrophique", par exemple.

Diriez-vous qu'il n'existe pas de pensée objective, que toute pensée tire son existence de la subjectivité d'un mental personnel ? Cela expliquerait que dire "le monde est tel qu'il est" soit encore l'expression d'un moi, car il s'agit encore d'une conceptualisation du monde à travers le mental, et celui-ci ne peut jamais voir le monde tel qu'il est, mais seulement à travers des concepts du monde. Le monde ne pourrait qu'être senti, mais y-a-t-il encore un monde, à ce moment là ?

Jean-Marc - Oui, toute pensée est subjective dans la mesure où elle se réfère à un penseur, agglomérat conditionné de mémoire. Le fait de penser n’est en soi nullement problématique. C’est l’habitude de s’identifier à la pensée et à son contenu qui crée la peur et la souffrance. Ramenez votre attention au regard qui contemple la pensée. Le silence et la tranquillité, qui étaient auparavant masqués par la tension, rayonnent alors sans effort. La pensée du monde n’est pas le monde, la pensée de l’autre n’est pas l’autre, la pensée de moi n’est pas moi. Je suis la lumière-conscience, qui illumine la perception, tout en en étant parfaitement libre. Cette affirmation, qui peut paraître une croyance comme une autre, a pourtant le pouvoir de vous rendre vertical et autonome. Elle disparaît dès lors que vous l’incarnez, car a alors rempli sa fonction. Elle n’est que l’émanation de ce que vous êtes, et vous ramène dans l’instant à vous-même, pure conscience, sans forme et sans attribut.

Richard - Vous dites qu'affirmer une pensée, ou une parole, qui émane de ce que je suis a le pouvoir de me libérer de l'illusion de la pensée. Cela veut-il dire qu'une pensée non conditionnée peut surgir du silence, et même si cette parole vient du silence d'un autre, l'affirmer aurait le pouvoir de nous ramener à ce que nous sommes ? Cela suppose, me semble-t-il, d'avoir vu par soi-même l'irréalité du "je", sinon, le pouvoir de conviction issu de la réalité de cette affirmation ne pourrait agir. Dans ce cas, serait-ce comme un rappel de la vérité qui aiderait à briser la résistance du réflexe conditionné à s'identifier aux contenus habituels de la pensée ?

Jean-Marc - Dans certains enseignements traditionnels de l’Inde ancienne, on donne souvent l’exemple de cette histoire bien connue des dix promeneurs qui traversent une rivière. Une fois sur la rive, l’un d’eux commence à compter les autres. Il n’en trouve que neuf, et pour cause, car il ne s’est pas compté lui-même. Le désespoir, le chagrin et le deuil de la perte de son compagnon l'accablent. Soudain un passant survient. Il pointe le doigt vers lui et lui dit : "mais vous êtes le dixième que vous cherchez". Frappé par cette évidence, il réalise qu'il est celui qu'il cherche. La joie l'envahit, le chagrin et le désespoir le quittent. "Je suis Cela". Tel est l'enseignement de cette histoire simple, mais merveilleusement parlante. Nous ne pouvons nous trouver, car nous nous cherchons là où nous ne sommes pas. Le manque et le désespoir induisent un abandon de la recherche extérieure, préparant les conditions à l'éveil de l'évidence intérieure. Le doigt du passant vient pointer vers la nature immuable de l'être, retournant le regard sur lui-même, sur le trésor qu'il est.

La parole inspirée est une émanation du silence. Cherchez d'où elle surgit, et vous verrez qu'il n'est impossible d'en localiser sa source. Pour la bonne raison qu'elle émane de la totalité elle-même, plénitude vacante non saisissable et non localisable. Nous entrons ici dans le domaine de l'expérience pure, celle qui ne peut être que goûtée sans intermédiaire. L'enseignement ne vient que pour inviter une orientation du regard et souligner le faux appartenant aux projections mentales. Ce qui s'installe en vous à cet instant est de l'ordre de la grâce. Elle peut être pressentie et vécue, mais non transmise, puisque bien commun et universel déjà présent en chacun. Comme la brillance du diamant cachée derrière une couche épaisse de minéraux noirâtres, la conscience ultime est masquée par la tendance à chercher au loin ce qui est au près. Le retournement du regard dont il est ici question est analogue à un geste, qui aurait la capacité de vous ramener là où vous êtes déjà. L'ici et maintenant des traditions non-duelles signe l'anéantissement des projections passé-futur et l'éveil à une présence qui n'est dépendante ni du temps, ni du devenir. Voyez en vous ce qui ne change pas d'instant en instant, flamme vivante, pénétrante, qui anime la totalité des expressions de la vie, sans en avoir leur caractère changeant et intermittent. Le feu reste identique à lui-même, quels que soient les objets qu'il rencontre.

Rendons ainsi hommage au feu de la vérité, qui brûle le faux comme du bois sec, ne laissant intacte que la rayonnante unité de sa nature propre.

 

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Richard Mondet est enseignant de yoga. Il anime, avec son épouse Véronique, un centre de yoga dans l'est parisien. Ils partagent tous deux un intérêt marqué pour la sagesse non-duelle : http://etreyoga.free.fr